|
Bois et bateaux
Les Celtes ont toujours été assez sensibles au monde sylvestre. Leurs légendes et leur toponymie, aussi bien en Irlande qu’en France, regorgent des noms d’arbres et de forêts. Il est difficile, effectivement, d’en faire abstraction, le crann, l’arbre, étant omniprésent.
En passant réjouissons-nous de cette prononciation facile pour le francophone, crann, [crâne], vous allez épater le prochain Irlandais que vous croiserez. Toutefois et à titre d’information, il n’y a aucune parenté entre le crann irlandais et le crâne français. Quasiment toute la surface de l’Europe, jusqu’à la fin du Moyen Age, était couverte de forêts, et le bois était la matière principale pour la construction et le chauffage. Les Bretons avaient leur Brocéliande, les Bourguignons leur Morvan, les Irlandais avaient aussi leurs forêts, encore présentes aujourd’hui dans les noms de lieu, avec une partialité certaine pour la chênaie, an doire, version anglicisée ‘derry’, que nous retrouvons un peu partout, ex : Derry, Derrybeg, Derrymore. Ci-dessous quelques mots de vocabulaire pour ne pas nous perdre dans la forêt.
|
doire
|
[dirra]
|
chênaie
|
|
coill
|
[kull]
|
forêt
|
|
crann
|
[crâne]
|
arbre
|
|
|
|
|
|
crann na haithne
|
[crâne na hathna]
|
arbre de la connaissance
|
|
crann na beatha
|
[crâne na baha]
|
arbre de la vie
|
|
crann nollag
|
[crâne nullig]
|
sapin de Noël
|
|
crann úll
|
[crâne oual]
|
pommier
|
|
adhmad
|
[aïemède]
|
bois (matériau)
|
|
|
Tarzan, bien après le Roi Suibhne, passe aussi sa vie dans les arbres http://www.tarzan.com/comics/dell5.html |
L’époque sylvestre irlandaise, quand l’île était en quelque sorte une énorme forêt, a donné naissance à l’histoire du malchanceux roi Suibhne Geilt, Sweeney le Fou. La légende, dont la première version remonte au XIII° siècle, raconte comment le pauvre Suibhne passa plusieurs années de sa vie, joyeusement fou à lier, vivant et se déplaçant au-dessus du sol, confortablement installé dans les arbres d’Irlande. Il ne manquait pas d’arbres à l’époque et il a pu faire le tour de la Verte Erin en sautant de branche en branche. Quelques siècles plus tard cette même légende n’aurait pas pu être écrite, la plupart des arbres n’étant plus là, abattus par les Anglais pour construire leur Marine. En effet, les bateaux, très gourmands en bois, nécessitèrent une déforestation brutale d’Irlande. Tout commença avec la reine Élizabeth 1ere d’Angleterre, au XVI° siècle, et un siècle plus tard le paysage d’Irlande était défiguré, changé à jamais. Il nous reste une très belle chanson de cette époque charnière, ‘Cill Chais’, la ville de l’église de Cas. Il s’agit d’une complainte sur l’occupation anglaise : le chanteur, impuissant, est contraint de regarder le pillage des forêts, la saisie des terres et la chasse aux seigneurs de Cill Chais, autant de manifestations différentes d’une même grande catastrophe, l’usurpation du pays et la destruction de la civilisation gaélique. Mais plutôt qu’un inventaire détaillé de doléances, la chanson, tout comme le roi Suibhne, s’envole au dessus de tout, saute d’image en image, et commence avec cette question toute simple et ô combien d’actualité trois siècles plus tard : qu’allons-nous faire sans bois ?
Les Anglais sont-ils partis avec tout le bois d’Irlande ? Pas tout à fait. Ils ont laissé quelques brindilles, quelques branches, assez pour que les Irlandais puissent construire quelques bateaux pour eux-mêmes. En revanche ces bateaux étaient petits et l’Irlande n’a jamais pu devenir un grand pays maritime, comme le Portugal par exemple. Cette histoire maritime inexistante se fait remarquer dans les chansons du pays. Il y a peu de chants de marins et d’hymnes aux grands bateaux qui partent en haute mer. Cependant les chansons sur les petits bateaux qui longent la côte et qui essayent, tant bien que mal, de ne pas chavirer, sont nombreuses.
|
Le Titanic, bateau construit en Irlande, sans bois évidemment. Essai en mer le 2 avril 1912 à Belfast http://fr.wikipedia.org/wiki/Titanic |
Un célèbre exemple est le malheureux ‘Báidín Fheilimí’, le petit bateau de Feilim. Plus joyeux est ‘Transa na dTonnta’, ‘À travers les vagues’, un des incontournables du répertoire gaélique. Vous aimeriez en connaître l’air ? Abordez le prochain Irlandais que vous croisez, marin ou terrien, mettez-le à l’aise, parlez-lui de votre intérêt pour le crann irlandais. Bluffé il ne saura pas vous refuser de chanter à cœur joyeux le refrain suivant :
Transa na dtonnta dul siar dul siar Slán leis an uaigneas is slán leis an gcian Geal é mo chroí agus geal í an ghrian, Geal’bheith ag filleadh go hÉireann’
[ trasna na donnta deul chire deul chire slåne lèche åne eugnasse iss slåne lèche åne giane gal é må cri agueuss gal i åne grine gal be èg fillou gå herine]
Á travers les vagues, vers l’ouest, vers l’ouest Au revoir la mélancolie et au revoir la tristesse Radieux est mon cœur et radieux est le soleil Radieux car nous rentrons en Irlande
85 Ochtó a cúig ÓCiarán Mac Guill septembre 2006 www.chronique-gaelique.com
|