Perception et Possession
‘Comment distinguer la danseuse de la danse ?’ William Butler Yeats (1865 – 1939) ‘Parmi les écoliers’ (1927)
Est-ce que notre perception du monde change quand on le regarde à trave
rs une autre langue ?
Grande question, et la réponse est probablement oui, car les mots et les choix de langue ne sont pas neutres. Des simples pommes de terre dans une langue hispanique semblent plus braves, un modeste Pater Noster dans une langue morte semble plus liturgique. Il y a des bagages historiques et psychologiques qui sont propres à chaque langue, les Portugais ont leur “oxalá”, “Plaise à Dieu”, qui fait tellement partie de la mentalité, de l’imaginaire et de l’histoire de ce peuple de conquistadores, spécialistes en Fado, en expatriation et en “saudade”.
Le gaélique a lui aussi ses petites originalités. Les verbes avoir, vouloir, pouvoir, savoir et aimer n’existent pas en tant que tels. Reste donc à débattre si ceci change la perception irlandaise du monde : les Irlandais possèdent, souhaitent, assurent, connaissent et affectionnent-ils différemment des autres ?
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verbe français
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perception gaélique
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perception française
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Avoir
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Tá rothar agam
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[tå rohar agåme]
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vélo est à moi
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j’ai un vélo
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Vouloir
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Ba mhaith liom
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[ba ouaï lom]
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il serait bon avec moi
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je veux
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Pouvoir
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Is féidir liom
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[iss fédjeur lom]
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il est possible avec moi
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je peux
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Savoir
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Tá a fhios agam
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[tå å ioss agåme]
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son savoir est avec moi
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je sais
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Aimer
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Is maith liom
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[iss maï lom]
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il est bon avec moi
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j’aime
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Avoir ou Être, la notion de possession à la gaélique
On peut dire que la notion de possession est moins affir
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Bernard Hinault, Ar Broc'h, le Blaireau, sur son 'rothar', son vélo.
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mée en gaélique qu’en français. Prenons notre rothar, notre vélo bien aimé. En gaélique vous ne possédez pas le vélo, c’est le vélo qui est avec vous, le rapport sujet / objet est inversé par rapport à ce que nous trouvons en français. L’objet possédé est loin d’être soumis puisqu’en fait il assume l’action lui-même, dans le fond il a simplement eu la gentillesse d’être avec vous, avant de repartir pour la destination universelle des biens. En français il y a une construction vaguement comparable avec le verbe transitif indirect ‘appartenir’, où le vélo fait l’action de vous appartenir, mais ceci est plus possessif et moins utilisé que le ‘être avec vous’ du gaélique.
Naturellement pour une langue qui a tendance à déposséder il est surprenant de chercher des propriétaires, mais c’est une des premières phrases qu’on apprend à l’école et cela fait toujours plaisir à un ancien écolier de l’entendre de nouveau, même s’il ne parle pas le gaélique depuis des années.
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perception gaélique
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perception française
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Cé leis é ?
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[ké èche é]
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avec qui c’est ?
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à qui appartient ceci ?
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Is liomsa é !
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[iss lomsa é]
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il est avec moi
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c’est le mien
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Continuons avec cette disposition bien gaélique de ne pas trop posséder, ce respect subconscient de la destination universelle des biens. En gaélique on utilise souvent la formule ‘mo chuid’, ’ma part’ plutôt que d’employer un pronom possessif direct tel que ‘mes’, ce qui souligne le fait tout n’appartient pas à une seule personne, qu’on n’est pas tout seul sur la terre.
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perception gaélique
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perception française
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cuid
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[kudge]
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part
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part
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mo chuid éadaigh
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[må kudge édi]
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ma part des vêtements
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mes vêtements
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bain sult as do chuid
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[bouine sulte asse då kudge]
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prend plaisir de ta part
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bon appétit
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a chuid prataí
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[a kudge pråti]
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sa part des pommes de terre
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ses pommes de terre
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Savoir est avoir
Le savoir fait partie d’une perception typiquement gaélique des choses, le dualisme : vous ne s avez pas quelque chose, c’est le savoir de quelque chose qui est avec vous. Ce dualisme imprègne la langue, le savoir et la personne, le danseur et la danse, quoiqu’une fusion apparente du danseur et la danse a bien rendu perplexe le poète irlandais William Butler Yeats. Nous rencontrons ce dualisme aussi en français, avoir soif plutôt que d’être assoiffé, avoir faim plutôt que d’être affamé. Le gaélique fait la même distinction mais va plus loin, la faim n’est pas avec vous, mais est carrément sur vous … vous êtes après tout une victime, pas un heureux propriétaire de votre malheur ! Le même dualisme et un positionnement identique des acteurs s’appliquent à toute une gamme de conditions et d’émotions.
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perception gaélique
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perception française
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soif
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Tá tart orm
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[tå tarte oreume]
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soif est sur moi
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j’ai soif
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faim
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Tá ocras ort
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[tå okrace eurte]
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faim est sur toi
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tu as faim
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rhume
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Tá slaghdán air
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[tå slidåne air]
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rhume est sur lui
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il est enrhumé
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regret
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Tá brón orm
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[tå broone oreume]
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tristesse est sur moi
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je regrette
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peur
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Tá eagla uirthi
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[tå agla eurhi]
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peur est sur elle
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elle a peur
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Nous distinguons, à cette occasion, une collection impressionnante de pronoms prépositionnels ‘qui est avec’ la langue gaélique. Il y en a plus d’une centaine, d’une beauté et d’une économie remarquable tels que orm, sur moi, ort, sur toi. Un bel exemple est une célèbre prière du Saint Patron du pays, le Lúireach Phádraig, le plastron de Saint Patrick.
‘Críost liom, Críost romham … Críost ionam, Críost fúm.’ [kriste lom, kriste rom …kriste ineume, ktiste fuume] Christ avec moi, Christ avant moi …. Christ dans moi, Christ en dessous de moi
Aimer est Vouloir
Une autre manifestation de ce dualisme gaélique, où la personne et son univers sont deux choses bien distinctes, se trouve dans la manière d’aimer et de vouloir. Vous ne pouvez pas dire que vous aimez quelque chose, puisque le verbe n’existe pas. En revanche ‘il est possible avec vous’ de dire que quelque chose est maith, est bonne, avec vous. Vous pouvez par la suite dire que quelque chose ‘serait maith, bon, avec vous’, ce qui est la formule joliment imagée qui correspond au verbe français ‘vouloir’. Le mot maith, bon, bien, est un mot celte par excellence, il se retrouve dans toutes les langues celtes, maith chez les Écossais, mad chez les Bretons.
Bonne nouvelle pour les romantiques, le gaélique a une formule bien à part pour aimer d’amour. Naturellement cela fait appel au dualisme ambiant de la langue, on n’est donc pas amoureux, on n’est pas un adjectif, on n’est pas fusionné, on est dans une situation qui a un nom, on est dans l’amour.
Le Oui et le Non en gaélique
Is é amháin is ráite daoibh : ‘Is ea, is ea’, Ní hea, hí hea’. Que votre ‘oui’, soit ‘oui’, votre ‘non’, soit ‘non ‘ Matthieu 5 : 37
La bonne blague, il n’y a pas de mots ‘oui’ ou ‘non’ en gaélique. Alors comment font les Irlandais ? Etes-vous en train de lire, vous répondez ‘je suis’. Etes-vous en train de cuisiner des pommes de terre, votre réponse est, probablement, ‘je ne suis pas’. Il n’y a pas de ‘oui’ ni de ‘non’ universel, chaque question a sa propre réponse en fonction du verbe et du temps du verbe. On peut prétendre, donc, qu’en gaélique votre ‘oui’ est d’office un oui bien réfléchi car il faut bien écouter la question et penser à la grammaire ainsi qu’à la réponse. Pareil pour le ‘non’. Les Irlandais ont bien étudié Saint Matthieu. Terminons avec quelques exemples :
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an bhfuil tú ag léamh ? [åne ouille tou èg léave] es-tu en train de lire ?
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Gaélique
Français
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tá mé [tå mé] je suis
Oui
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níl mé [nil mé] je ne suis pas
Non
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an raibh tú sásta ? [åne roe tou sasta] as-tu été content ?
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Gaélique
Français
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bhí mé [vi mé] j’ai été
Oui
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ní raibh mé [ni roe mé] je n’ai pas été
Non
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an ea sin do rothar ? [åne a chin då rohar] est-ce ton vélo ?
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Gaélique
Français
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is ea* [isse a] il est
Oui
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ní hea [ni ha] il n’est pas
Non
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Symboles des Quatre Évangélistes, Le Livre de Kells (9ème siècle) Matthieu est l'ange en haut à droite |